ColèresS Planquées © Dorothy Shoes

Interview – Dorothy Shoes : supplément d’âme

septembre 21 | Interviews

Des idées lumineuses, une mise en scène simple, un instantané sensible et la magie opère. Le tourbillon artistique de Dorothy Shoes se découvre avec émotion. Son empreinte photographique s’apprivoise dans des sentiments de nostalgie, de psychologie, d’enfance et d’humanité.

Derrière son pseudo aux évocations d’un pays d’Oz se cache une émotivité. Elle troque ses chaussures rouges pour narrer à travers 33 femmes son histoire personnelle. Atteinte de sclérose en plaques, pathologie dite incurable qui atteint le système nerveux central, l’artiste réalise des autoportraits distancés dans ColèresS Planquées. Le principe : l’interprétation par ses modèles de sa représentation de la maladie ainsi que chacune des peurs liées aux facteurs dégénérescents. Une série intime aux histoires vraies dans un labyrinthe émotionnel juste que Dorothy relate dans une interview engagée.

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Art and Facts : Qui est Dorothy Shoes ?

Dorothy Shoes : J’avais choisi ce pseudonyme il y a longtemps, Dorothy-Shoes est d’abord un souvenir. Celui de ma première fois face à un écran de cinéma. Ces chaussures rouges qui ouvrent vers un autre monde. Mais aussi beaucoup, la résonnance de cette tornade. Cette spirale entre le sol et le ciel. J’aime d’ailleurs les imaginer dans une force à double-sens. Je suis folle des tornades.

A&F : Comment est née votre passion pour la photographie ?

D.S : Pour être plus exacte, la photographie n’est pas ma passion à proprement dit. La mise en scène, en revanche, oui. Je viens du théâtre et ai longuement parcouru les planches en tant que comédienne avant de réaliser que ce qui me plaisait profondément n’était pas l’interprétation, mais l’écriture et la mise en scène, pouvoir raconter une histoire et la scénographier. Un jour, on m’a offert un boitier et j’ai découvert ma chance : la possibilité de mettre en scène, de raconter, d’informer, de dénoncer de manière autonome sans dépendre d’un théâtre, d’une équipe, ou encore de lourdeurs techniques. Appareil à la main, trois bouts de ficelles pour accessoires, la rue pour studio, mon entourage pour modèles et personnages.

On peut faire tellement avec peu.

Et puis, j’ai beaucoup d’appétit pour la liberté d’action. Que le geste puisse accompagner l’idée de manière vive et directe. Je me rends compte au fur et à mesure que l’on gagne tellement en justesse en s’interdisant de trop réfléchir et d’être à l’écoute de l’intuition. Les mouvements de réflexions internes sont bien souvent les parasites de l’essence d’un désir.

A&F : Quel est votre parcours photographique ?

D.S : Complètement autodidacte, aucune notion technique, mais des rencontres humaines d’une puissance absolument vitale. Aujourd’hui, lorsque l’on me demande quel est mon travail, quels types de photographies, de sujets ou de séries je réalise j’ai trouvé un élément de réponse, une sorte de phrase valise : j’essaie de lier la mise en scène au témoignage social, qui à mon sens permet un changement de point de vue.

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A&F : Parlez moi de la série ColèresS Planquées

D.S : J’ai bien l’impression que ce travail est venu me chercher plus que d’y être allée. A l’annonce de ma maladie, j’ai su tout de suite qu’il fallait transformer cette nouvelle donnée des plus inquiétantes en matériau de création. Je me considère très chanceuse de pouvoir le faire davantage que certaines personnes atteintes elles-mêmes par cette maladie, vicieuse, lourde et évolutive. La sclérose en plaques est très mal connue. Invisible la plupart du temps pour sa forme rémittente (représentant environ 85% des malades atteints) elle est incomprise par la grande majorité des personnes qui ne côtoient pas la maladie de près. Moi-même, j’apprends tous les jours à cohabiter avec elle et repérer tous les costumes qu’elle peut enfiler. Et sa costumerie est vaste. Cette série est une poignée de porte tentant d’ouvrir sur sa compréhension à travers des autoportraits distancés. Des centaines de milliers de personnes vivent avec elle en Europe, mais cela reste assez difficile pour chacun de l’illustrer de manière concrète. La sclérose en plaques est protéiforme et n’épargne aucun danger… Une fatigue immense, une altération conséquente de la vue, des sens, de la perception spatiale, du plan cognitif… et moteur bien évidemment… Etc, etc…

Aucune angoisse n’est épargnée, le dialogue avec Damoclès est permanent. La façon la plus simple de comprendre son fonctionnement est de toujours garder à l’esprit que la sclérose en plaques est une maladie dégénérative du système nerveux central.

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« Artiste ou pas, je m’engage des deux pieds dans la vie, oui. »

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A&F : Etait-elle difficile à réaliser, émotionnellement par exemple ?

D.S : Oui et non. Chaque prise de vue a été une vraie réjouissance tant ces femmes se sont impliquées dans le projet. Aucune n’est atteinte par cette maladie, mais toutes m’ont donné la force de continuer la série. Sur le plan plus logistique, là encore je dois remercier celles que j’aime à appeler mes wonderwomen. La majeure partie des photographies ont été réalisée en hiver, et, sous la pluie, dans le froid, à l’aube, aucune ne s’est déclarée absente, même malgré les nus au beau milieu des rues parisiennes ou encore ces insectes vivants avec lesquels elles ont dû composer.

Les murs ont demandé beaucoup de séances de repérage, mais quel plaisir d’aller les débusquer !

Sur le plan émotionnel je n’ai pas souffert du tout, portée par l’engouement de ces femmes, leur confiance, et puis, pour moi, l’action est le meilleur des remèdes.

A&F : Peut-on dire de vous que vous êtes une artiste engagée ?

D.S : Artiste ou pas, je m’engage des deux pieds dans la vie, oui.

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A&F : Esthétiquement, comment définiriez vous votre univers photographique ?

D.S : Pour répondre sincèrement, je réalise mon travail exactement comme je l’entends. Bien sûr, on y retrouve une esthétique parente, mais je peux basculer et heureusement ! Je crois qu’il n’y a pas meilleur allié que le déséquilibre pour ne jamais s’installer. Une jambe toujours en l’air. On retrouve partout l’univers du théâtre qui a énormément marqué mon regard. On me parle aussi souvent de cette rencontre entre l’enfance et les désillusions plus tardives. Je ne le contredirai pas.

A&F : Quel est votre processus créatif ?

D.S : Le cœur, l’écoute et l’intuition. La nécessité du vide et du silence pour entendre des appels plus internes.

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A&F : Quelles sont vos sources d’inspiration ?

D.S : Beaucoup de photographes merveilleux plaçant toujours l’humain comme centre. (Roger Ballen, Arthur Tress, Alessandra Sanguinetti…) Pour ColèresS Planquées j’ai été influencée par le travail de Pina Bausch pour la danse bien sûr, mais aussi et surtout pour la dimension très frappante du lien entre elle et ses danseurs. Un dialogue brut et viscéral.

A&F : Des projets à venir ?

D.S : L’exposition est actuellement présentée à la Triennale de Vendôme jusqu’au 31 octobre, puis lors des regards croisés franco-japonais du festival Phot’Aix à Aix en Provence à partir du 8 octobre. ColèresS Planquées sera également présentée à Paris début 2016 à l’hôpital de la Salpêtrière (en partenariat avec l’ARSEP et l’ICM de la Salpêtrière). L’exposition sera également accompagnée d’ateliers liant le travail d’écriture à l’image, et des conférences. Ensuite j’aimerais beaucoup travailler sur l’ensemble des maladies invisibles, mais aussi sur les membres fantômes.

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+ Dorothy Shoes

www.dorothy-shoes.com

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Propos recueillis par Julie Baquet © Art and Facts

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