Partition / The curtain © Laura Bonnefous

Interview – Laura Bonnefous : matière onirique

juillet 15 | Interviews

Au commencement, il y a la matière. Brute, altérée, rouillée, elle est immortalisée dans les architectures et les espaces. Allant parfois jusqu’à la sculpture, Laura Bonnefous juxtapose son art à l’humain. Un halo de pureté s’échantillonne au fil des photographies savamment orchestrées. Sa substance créatrice s’admire dans un cocon sensible et intimiste. Des images à la fois poétiques et contrastées, mais toujours épurées et minimalistes. A la frontière entre la photo d’art et de mode, cette photographe plasticienne aime puiser «dans le réel des traces de notre monde contemporain pour ensuite recréer de nouveaux espaces sensibles». Décryptage des différentes strates de ses processus artistiques dans une interview où la matière onirique est à la fois douce et brutale.

 

Art and Facts : Quel est votre parcours artistique ?

Laura Bonnefous : Après une année à Toulouse en prépa, je suis arrivée à Paris à l’âge de 18 ans pour intégrer les Beaux Arts. J’y ai passé cinq ans dont un an en échange au Otis College of art and Design à Los Angeles en 2011. En 2012, j’étais diplômée des Beaux arts de Paris. J’ai ensuite passé deux ans à l’Ecole des Gobelins ou je suis sortie major de promotion en 2014. Ces années m’ont permis de côtoyer des artistes et théoriciens qui m’ont beaucoup appris. J’ai aussi beaucoup voyagé, c’est, je pense, ce qui m’a donné envie d’explorer une manière de faire percevoir nos territoires à travers l’art. Je garde un point d’honneur à partir régulièrement, des moments d’introspection et d’ouverture qui sont importants.

Je suis maintenant photographe plasticienne naviguant entre séries personnelles et commandes.

A&F : Vos photos reflètent un univers sculptural. L’architecture et les espaces se juxtaposent aux portraits. Pouvez-vous m’expliquer le concept et ces choix créatifs ?  

L.B : J’ai passé une partie de ma jeunesse dans des chantiers, ces lieux étaient pour moi des terrains de jeu, des espaces hybrides qui m’interrogeaient. Au début de ma pratique artistique, j’explorais notre relation aux constructions contemporaines à travers l’installation ou la performance. Ces recherches ont été les fondations de ma pratique et elles se reflètent aujourd’hui dans mes images. Questionnant les lieux crées par l’homme et les relations que nous entretenons avec ceux-ci, la notion d’espace est depuis le début au centre de mon travail. Avant je créais des installations, la photographie me servait alors de support documentaire à mes travaux en volume. Je réalisais des banques d’images documentaires lors de mes voyages puis pensais mes installations. Aujourd’hui, la démarche a évolué, il n’est plus question de documents mais de recherches à l’intérieur même de la photographie. Je puise dans le réel des traces de notre monde contemporain pour ensuite recréer de nouveaux espaces sensibles, des sortes d’introspections sur nous et nos paysages à travers le médium photographique. Les personnages et mises en scènes qui apparaissent sont notamment le fruit de ce moment ou le paysage bascule dans un paysage mental.

 

A&F : Votre travail est à la frontière entre l’art et la mode, un choix difficile à faire ?

L.B : Il est vrai, que parfois mon travail se situe à la frontière entre l’art et la mode, j’apprécie tout particulièrement travailler avec des créateurs. La mode est un univers qui m’attire de part sa complexité, son rapport au corps, sa proximité, son intimité. Ces notions sont des points clés dans mon travail et j’aime à penser que la mode peut aussi invoquer l’art et même se mêler à celui-ci. Je continue et persévère dans l’idée que la mode peut et gagne à se montrer ainsi ! Certains exemples forts nous le confirment comme le défilé ADIDAS et Kenny West imaginé par la performeuse Vanessa Beecroft il y a quelques mois, absolument merveilleux !!

Mes projets Abstract Things pour Americain Vintage, In harm’s way pour Christian Lacroix ou encore Partition pour Wanted Gina en sont les exemples, alors espérons que les créateurs viendrons se lier aux artistes qui pour moi ont de vraies choses a apporter à la mode.

A&F : Avec toujours, un style minimaliste et épuré, parfois même fantomatique, est-ce une bonne définition ?

L.B : C’est une définition possible en effet. Mes images se veulent à la fois poétiques et saillantes. J’aime aller à l’essentiel, emmener mes images vers l’univers qu’elles révèlent. Cela par leur contenu mais aussi par leur traitement à la fois minimal et contrasté. C’est de cette tension entre une réalité presque brutale et l’onirisme que j’y prélève que je me place, tout se joue dans cette mince frontière.

 

A&F : Quelles sont vos sources d’inspirations ?

L.B : Mes sources d’inspirations sont nombreuses mais je me nourris beaucoup de l’art, de la littérature et de l’anthropologie. Documentaires, expositions, défilés de mode, géopolitique, voyages… autant d’éléments qui me passionnent. Pour n’en citer que quelques uns, il y a ceux qui pour moi sont incontournables, Georges Perec, Roland Barthes, Paul Auster, Tatiana Trouvé, Eric Poitevin, Philippe Decouflé, John Divola, Sophie Ristelhueber, Corinne Mercadier, Viviane Sassen, Gabriel Kuri, Patrick Neu…

Mes voyages et déambulations forment eux les bases de mes projets. J’explore des « zones » sans réel but, sans attentes, sans désirs, ce sont souvent dans ces moments la ou je trouve mes plus fortes inspirations. Je ne cherche pas le spectaculaire, je le fuis. En septembre le Japon sera ma nouvelle destination.

A&F : Avez-vous un mode opératoire créatif ?

L.B : Tout dépend du projet mais je travaille avec un processus de création à plusieurs strates, d’abord la déconstruction d’une idée, puis la pensé et enfin le processus créatif. Une fois mes recherches réalisées, j’ai besoin d’imaginer le projet, de le construire en amont. Je réalise beaucoup de croquis, planches contacts et collages qui sont les bases de mes « déconstructions ». Je pense d’abord une image en volume de part sa forme, sa composition dans l’espace, son échelle. Mon rapport à la sculpture est certain, je pense même qu’il est primordial à la construction de mes images. Je réalise mes paysages dans un esprit plus aléatoire, me laissant guidée par le lieu et de manière encore plus construite dans mes mises en scènes et portraits. Les idées évoluent au fil du temps, rien n’est gravé dans le marbre mais cette phase de réflexion et de préparation est essentielle à mes projets.

Pour les commandes et collaborations c’est au final le même processus avec en plus l’étape de dialogue avec le créateur ou le client. C’est un moment clé ou chacun doit trouver sa place afin de faire en sorte que les deux univers n’en fassent plus qu’un.

A&F : Parlez moi de la série « Périphérie intérieures » qui sera notamment exposée au Japon en septembre prochain. 

L.B : Périphéries Intérieures formule une vision d’un territoire transformé par l’homme. C’est une approche personnelle et sensorielle du paysage, un moyen pour moi de repenser la place de l’homme face à son environnement.

C’est est projet auquel je pense depuis plusieurs années. Beaucoup de mes approches sur le paysage sont inspirés de lieux reculés, loin de mes territoires personnels. J’avais envie depuis longtemps, de me confronter à ces lieux que j’arpente chaque jour, à ces espaces que j’habite à la fois physiquement mais aussi psychologiquement. Le début d’une grande transformation de ce territoire m’a alors décidé à démarrer ce projet. J’ai senti que c’était le moment idéal pour démarrer ce travail. J’ai donc pendant plusieurs mois réalisé des images de ces territoires en mutation permanente. Je vivais une sensation très étrange partagée entre la lenteur de mon processus et la frénésie humaine qui transformait le lieu. J’ai parfois réalisé des images qui le lendemain étaient déjà devenues des archives, le paysage prenait une autre forme à chaque instant. J’avançais dans ce sentiment à la fois étrange et tellement excitant que les durées se cognaient, que le temps était en contradiction permanente. Puis, petit à petit, ces espaces sont devenus personnels, presque intimes et cette introspection du paysage est devenue Périphéries Intérieures. La seconde phase du dispositif pouvait alors s’enclencher en réalisant des portraits de personnages inspirés de ces lieux, des apparitions, des rêves venus de ces territoires.

A&F : D’autres projets à venir ?

L.B : Oui bien sur, j’avance dans mes projets, je tente de les pousser toujours plus loin. Je suis quelqu’un d’acharnée et avance coute que coute, le temps me manque toujours. Je viens de réaliser une maquette d’édition de Périphéries Intérieures, je pense que la série peut prendre une réelle force sur forme de livre. Ce dernier travail m’a d’ailleurs donné envie de me remettre à l’installation, de travailler sur un futur projet entre volume et photographie, je savais au fond de moi que j’y reviendrais un jour…

Je travaille aussi actuellement sur la fin d’une importante série que j’ai menée en parallèle de Périphéries Intérieures et qui verra le jour à la rentrée prochaine. Cette prochaine série est un pont en entre mon travail plastique et mon travail de mode, elle évoque le corps « sculpture », le vêtements « tableaux », les compositions « humaines »…

Je travaille aussi sur le développement de mes collaborations et commandes avec des marques et créateurs sur de nouveaux projets transversaux.

 

Expositions : 

– «Périphéries intérieures» au Festival d’Arles 2015, jusqu’au 20 septembre.

– «Périphéries intérieures» dans «Paris artists’ urban promenade», 
du 17 au 30 août 2015 au Shiro Oni Studio
, 
Japon

– «Périphéries intérieures», du 19 au 25 septembre 2015 au Fujisaki Sake Brewery, Japon.

– Kéo 2015 à partir du 25 Septembre 2015 à Abli / Relics et Neural Resonance

Traverses Vidéo 2016 à Toulouse

+ Laura Bonnefous

www.laurabonnefous.com

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Propos recueillis par © Julie Baquet / Art and Facts

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