Interview – Les balafres de Régis Gonzalez

septembre 9 | Interviews

Troublant ou troublé, choquant ou choqué ? Régis Gonzalez un artiste contemporain, un écorché, un être humain. Une interview pleine de cicatrices et peut être cicatrisante pour ce peintre, dessinateur et performeur. Une technique et un talent indéniable, un style sombre, repoussant pour certains et pourtant fascinant qui permet de libérer les stigmates d’un monde réel qu’il juge beaucoup plus «violent».

 

Art and Facts : Quel est votre parcours créatif ?

Régis Gonzalez : J’ai étudié jusqu’en licence d’art plastique, ce qui m’a offert une solide base en histoire de l’art. Mais ce n’est pas vraiment grâce à cet enseignement que j’ai appris à peindre et à dessiner. Je me suis lancé et me suis débrouillé comme j’ai pu avec la peinture à l’huile et développé pas mal de techniques qui me sont propres.

 

A&F : Corps découpés, portraits effrayants, votre style se rapproche de Francis Bacon. Un des artistes qui vous influence ?

R.G : J’aime beaucoup Bacon, mais il n’a jamais été une influence plastique. Sa manière de peindre est plutôt très éloignée de ce que je propose plastiquement. Là où il a pu m’intéresser, c’est peut-être dans la puissance directe et frontale que peut offrir ses peintures. Un Bacon, ça tape directement la moelle épinière, mais un Caravage ou un Véronèse aussi.

 

A&F : D’autres influences et sources d’inspiration ?

R.G : Mes influences viennent de partout, cinéma, BD, littérature, musique, certains documentaristes, des séries, mais aussi du net, de ce que me raconte ma boulangère, du JT télé, des rencontres et de la vie.

« (…) les artistes ne créent pas dans le but ultime de vendre ou d’être reconnus (ça, ça vient après probablement), ils créent par ce qu’ils aiment ça, par ce que cela leur est nécessaire, par pur plaisir infantile, ou tout simplement pour la beauté du geste » 

A&F : Encre de chine, peinture, dessin… Quelle est votre technique préférée ?

R.G : Je les aiment et les détestent autant les unes que les autres. Celà dépend du moment. Je fonctionne par période. Quand je peins, je ne dessine pas à côté par exemple et inversement. Quand j’ai envie de plus de simplicité, je dessine.

La peinture c’est comme un blockbuster, il faut de la toile, un châssis, de la peinture, des pinceaux, du vernis, une bonne lumière, un atelier, un travail long couche par couche  etc.

Le dessin, c’est du cinéma indépendant. Avec un pinceau ou quelques crayons, 1 litre d’encre de chine, je peux partir à l’autre bout du monde faire un dessin de 30 mètres, ou bien être dans le métro avec un mini carnet. C’est simple et brut le dessin.

La grande contrainte lorsque je dessine en noir et blanc sans lavis c’est que je n’ai pas le droit à l’erreur, on ne peut effacer ce qui est absorbé dans le papier, c’est un jeu d’équilibriste, si je vais trop loin le dessin est fichu. Quand je suis fatigué de cette contrainte ou que je maitrise trop, je me remet à peindre. J’ai un rapport plus physique et violent à la peinture et je peux recouvrir en cas d’erreur. Mais les deux s’alimentent. Les pistes que je trouve en peinture se retrouvent dans le dessin et le dessin me permet de trouver d’autres pistes qui se retrouveront en peintures par la suite. Et puis j’aime bien désapprendre, après un an de dessin, je suis comme un puceau devant une toile blanche que je vais devoir peindre. Je retrouve de la fraîcheur et du désir.

A&F : Vous avez également participé à des wall paintings (en Basse- Normandie et à Hong Kong). Quel est votre ressenti pour ce travail éphémère ?

R.G : Toutes ces performances sont des improvisations sous forme de cadavre exquis. C’est à dire que rien n’est défini à l’avance, aucun dessin préparatoire ni croquis. Chacun interagit en fonction du dessin de l’autre et même quand j’agis seul, je me sers de l’environnement, de la population locale et de son histoire.

Chaque jour, l’œuvre prend une destination qu’il est impossible de préméditer, ce qui est très excitant. L’idée que la pièce soit éphémère procure une grande liberté, c’est vraiment la récréation et aussi un énorme défi au vu de la taille des murs (environ 30m x 3m).

Le résultat importe peu, c’est surtout le travail jour après jour qui est important. Les lieux étaient ouverts au public pendant que l’on dessinait. L’exposition c’est ça. Que les gens passent voir le travail en train de se faire, et repassent voir l’évolution et les choix que nous avons fait. Souvent, le public ne comprenaient pas pourquoi après un mois ou plus de travail nous effacions le boulot. C’est le cœur selon moi de ces projets éphémères, les artistes ne créent pas dans le but ultime de vendre ou d’être reconnus (ça, ça vient après probablement), ils créent par ce qu’ils aiment ça, par ce que cela leur est nécessaire, par pur plaisir infantile, ou tout simplement pour la beauté du geste.

« Vous allez me dire que ces personnages font peur, ou sont déformés, ou affreux, mais quoi que je dessine ou je peins – aussi horrible soit-il – ce sera toujours extrêmement moins violent que le monde réel extérieur » 

A&F : Parlez-moi de votre travail sur photographies anciennes.

R.G : C’est après une sorte de burn out que cela s’est passé. Je me suis coupé du monde un peu plus d’une semaine et j’ai fait ces choses. Des années que je collectionne de vieilles photos que je trouve dans les vides greniers sans ne jamais savoir ce que j’allais en faire. J’étais sur mon bureau et j’en avais une sous les yeux. J’ai pris mon couteau et j’ai commencé à gratter la photo pour en effacer le visage. Là, il s’est passé quelque chose d’inattendu. J’avais l’impression que je détenais entre mes mains la dernière image d’une personne qui ait vécu sur cette planète. Du coup une tension s’est instaurée. Si je ratais les modifications sur cette photo, je signais la mort visuel et absolue de cette personne. Et quand j’en ratais une, cela me foutait en l’air, et ce n’était pas une vue de l’esprit. J’avais l’impression de jeter quelqu’un à la poubelle et de l’effacer à jamais de la surface de la terre.

Je me suis rendu compte après coup que c’était comme si je me recréais un nouveau monde peuplé de ces gens. Comme les amis imaginaires que les mômes se créent pour se rassurer. Vous allez me dire que ces personnages font peur, ou sont déformés, ou affreux, mais quoi que je dessine ou je peins – aussi horrible soit-il – ce sera toujours extrêmement moins violent que le monde réel extérieur. Et cela n’a même pas à être comparé, la représentation et le réel n’ont que peu de choses à voir l’un avec l’autre.

 

A&F : Des projets en cours ?

R.G : J’écris des nouvelles depuis quelques années, j’espère pouvoir publier un recueil sous peu. Je dessine beaucoup sinon, ils sont dans la lignée de ma dernière exposition « Director’s Cut » et je continue à travailler sur les photos vintages. Je retourne bientôt un temps indéterminé à Hong-Kong pour faire des photos, dessiner et prendre l’air, puis, je vais faire un tour au Japon.

+ Régis Gonzalez

+ www.regisgonzalez.com

Julie Baquet © Art & Facts

Autres articles

« »