Interview – Nicolas Ruann : quête d’identité

janvier 23 | Interviews

Corps sans visage, sexes intrigants. Nicolas Ruann, à travers son oeuvre hétéroclite et fascinante, nous emmène dans un monde onirique aussi torturé que libérateur. Un côté sombre dans chaque thème abordé à nuancer avec un message d’espoir bien présent. Un questionnement perpétuel sur l’identité, souvent lié à la sexualité. S’il se limitait à la photographie jusqu’à présent, c’est en vidéaste que Nicolas Ruann présente Onium, le héros éponyme de son dernier court-métrage. Une vidéo à interprétation libre et multiple, mettant en scène un jeune travesti, son rapport à la femme et à la religion.

Art and Facts : Quelles sont vos influences ?

Nicolas Ruann : Elles sont nombreuses. Le cinéma est la première chose qui me vient à l’esprit. Des réalisateurs tels que Lars von Trier ou Stanley Kubrick, m’ont évidemment influencés, David Lynch aussi… Je me rappelle de la première fois où j’ai découvert le film Blue Velvet, ce fut un véritable choc. Après, il y a des peintres dont l’univers me touche particulièrement comme Paul Rebeyrolle ou Jean Rustin. Je suis aussi très sensible au travail du vidéaste et photographe Bruno Aveillan. Il a une approche de la lumière très singulière. Et pour terminer, le plasticien Matthew Barney pour ses installations vidéos mais je pourrais en citer tellement d’autres…

A&F : Vous avez été sélectionné pour le festival du film LGBT avec ONIUM. Qu’est ce que cela représente pour vous ?

N.R : Le court-métrage ONIUM a été une première expérimentation filmique. Un projet vidéo intéressant mais mesuré, tout comme la photographie d’ailleurs. Sa sélection au festival LGBT a été une réelle surprise pour mon équipe et moi même, mais à prendre avec modération et humilité. Tout est à venir dans les années futures je l’espère…

A&F : Quelles différentes lectures avez-vous voulu montrer dans Onium ? Quel rapport entretient-il avec la religion ?

N.R : ONIUM a été crée comme un court-métrage expérimental, à la limite du surréalisme. Un voyage à la fois onirique et cauchemardesque dans les névroses d’un travesti en quête d’identité. Il fera la rencontre d’une jeune femme qui est un élément fort dans le fil narrateur de l’histoire. Elle représente de façon suggéré, un caractère maternel et protecteur. D’ailleurs, le placenta qu’elle tient dans sa main, n’est pas sans rappeler la communion de la mère et l’enfant lors de l’accouchement et la première séparation physique. C’est en tout cas, l’une des lectures possibles du court-métrage. Quant à la religion, j’énoncerai le mot « spiritualité. »  Vous savez, c’est toujours très complexe d’expliquer une oeuvre, telle qu’elle soit d’ailleurs. Je pense qu’il faut laisser un peu de mystère et se laisser porter par ONIUM…

A&F : Vous travaillez beaucoup en diptyque, pourquoi ?

N.R: C’est une question que l’on me pose fréquemment mais je ne saurai pas réellement vous l’expliquer…Peut-être un rapport à la dualité encore une fois… Je pense notamment à la série photographique WASTE.

A&F : Vous traitez beaucoup de corps objets, dépersonnifiés, pourtant la quête d’identité est omniprésente, ne trouvez vous pas cela paradoxal ?

N.R : Je pense que l’on nait pour certains d’entre nous avec ce paradoxe d’être sur terre sans réellement exister. Et l’un ne va pas sans l’autre. C’est d’ailleurs tout le paradoxe d’être humain. La véritable quête est celle d’avancer et tenter de vivre au mieux sa vie. Dans mes photographies, il y a effectivement une « dépersonnification » de mes sujets, un besoin de séparer l’intellect, le mental de la plastique du corps. Et ainsi d’accentuer la sexualisation de manière très crue parfois. La sexualité a toujours été un thème frustrant et obsédant pour moi… Et puis ce questionnement autour de l’identité est tellement intéressant puisque l’humain est d’une telle richesse, qu’elle soit positive ou négative. On dit souvent que l’homme est capable du meilleur comme du pire. Puiser ce qu’il a au plus profond de ses entrailles et le déverser sur photographie. C’est très viscéral…

A&F : Vous n’évoquez pas votre passé, mais trois de vos séries sont intitulées « Origines », le fait de devenir photographe a-t-il été une deuxième naissance pour vous ?

N.R : Je ne l’avais pas vu sous cet angle là mais c’est peut être l’une des vérités. En tout cas, celle d’avoir commencé la photographie en 2010. C’est un peu, en effet comme une seconde naissance, l’après chrysalide en quelque sorte. Je n’avais pas réellement de sens à ma vie et puis la création est devenu un équilibre au quotidien. C’est un besoin vital pour vivre et survivre…

A&F : On observe dans vos travaux un focus sur l’appareil génital féminin, pourquoi ? Cela évoque-il également les origines ?

N.R : Absolument pas. Vous évoquez la photographique « The Womb of Love » (Le Vagin de l’amour). Dans ce diptyque, il y a cette femme nue que l’on voit, la tête entièrement voilée sous une ambiguité voulue et assumée. On peut distinguer au centre de son visage une boulette de papier noire avec l’inscription « Je suis la servante du seigneur » (extrait d’un psaume du nouveau testament). La religion est un thème que j’aborde souvent de manière frontale, entre dégout et fascination. Pour ce qui est du gros plan de la vulve, c’est en quelque sorte une métaphore guerrière de la femme forte et combattante. On peut le considérer comme un hymne à la femme et certainement une lutte pour sa condition et sa liberté qui restent encore à prouver dans certains endroits du monde…

A&F : Un prochain projet ?

N.R : Cela fait maintenant, un an et demi que je travaille sur le projet « PERSON_ ». C’est une nouvelle série photographique de 18 clichés représentant des individus (hommes et femmes) avec leur mode de consommation et un questionnement autour de leur propre identité. Sa mise en ligne est prévue en mars prochain sur mon site internet.

+ Nicolas Ruann

+www.nicolasruann.com 

 + Facebook, Twitter

Marine de Rocquigny © Art and Facts

Autres articles

« »