© Florian Lévy

Interview schizophrène : Félicien Chauveau, comédien

septembre 2 | Interviews

Comédien, auteur, metteur en scène, scénographe, vidéaste, adaptateur et surtout artiste, Félicien Chauveau embrasse son amour pour le théâtre depuis 2007. Né dans la Marne à Vitry-le-François, il travaille à Nice où il a fait deux ans et demi de conservatoire. «Je me suis fait virer et rattraper au vol par le Collectif 8 et le TNN – Théâtre National de Nice – pendant 5 années».

Depuis, il orchestre sa compagnie, Le collectif La Machine, et travaille d’arrache pied sur de multiples projets. Boulimique, imprévisible, personnage passionnant et passionné Félicien a eu le cran de répondre à sa propre interview à la demande d’Art and Facts. Un exercice de style proche de la schizophrénie qui prouve un grand talent d’écriture. Voici Félicien Chauveau par lui-même.

 

« Tout va bien ? On va pouvoir commencer. Tu es bien installé ? », me demandais je.

« Qu’est ce que ça peut bien te foutre… », me répondis-je sèchement, songeant à annuler cette confrontation avec moi-même.

«Ne te mens pas s’il te plait. Tu es ravi de répondre à mes questions. »

Un long silence régna 
Glacial. Comme si j’étais seul. Je n’osais pas me regarder dans les yeux. Je les gardais baissés.

M’évitant du regard. J’étais là, devant moi : je me faisais peur. Attendant de savoir lequel de nous deux poserait les questions et surtout lequel de nous deux oserait y répondre.

Je fus le premier à ouvrir la bouche. Voici l’échange – un peu tendu – que j’ai pu obtenir de moi-même :

 

Félicien Chauveau : Comment vas-tu aujourd’hui ?

Félicien Chauveau : Honnêtement ?

F.C : Oui.

F.C : … Très bien.

« Certains diraient que parler seul est un des symptômes de la schizophrénie. Mais j’ai trop de problèmes avec moi-même en ce moment pour devenir fou »

F.C : Qui es tu Félicien ?

F.C : Un jeune homme de 27 ans, comédien, auteur, metteur en scène, scénographe, vidéaste, adaptateur, hypersensible, maniaco-dépressif, hyperactif, obsédé sexuel de la première partie du 21ème siècle. Se rapprochant de la crise de la trentaine. Se retourner, regarder où on en est, faire le bilan, tout ça. Se dire qu’il va bien falloir devenir responsable de ses actes -un jour-. Et pour un auteur de théâtre, c’est important d’être responsable de ses actes.

F.C : Pourquoi te parles-tu à toi-même ?

F.C : Certains diraient que parler seul est un des symptômes de la schizophrénie. Mais j’ai trop de problèmes avec moi-même en ce moment pour devenir fou. Et puis, je me suis dis que c’était l’occasion de dire ce que je pensais. C’est toujours agréable de recevoir la parole sans la demander.

F.C : Que ressens tu en voyant ce portrait de toi ?

F.C : Et toi ?

F.C : C’est moi qui pose les questions.

F.C : A première vue c’est un portrait d’apparat censé dévoiler toute l’étendue de ma puissance créatrice. Comme un outil de propagande de ma propre image. J’aime mettre en scène. J’aime me mettre en scène -comme un enfant qui ne se rend pas compte qu’il joue avec la carcasse d’un animal-. Je pourrais parler d’orgueil. Mais c’est pire encore. De la fierté mêlé à du dégout. J’en ai marre de regarder ce portrait. Je l’ai trop vu. Et pourtant je le trouve juste. Florian Lévy recourt à toute une concentration d’effets théâtraux qui le rendent drôle. C’est une mise en abyme, un spectacle humoristique.

 

"INFERNUM", Photo © Florian Lévy - www.florianlevy.com

« INFERNUM », Photo © Florian Lévy – www.florianlevy.com

 

F.C : Être comédien, pourquoi tu aimes ça ?

F.C : Pour tous ceux qui m’ont inspiré. Pour le style et la fascination. Pour l’horreur d’apprendre son texte. Le plaisir de le connaître. De l’exhiber. Essayer des costumes. Les retoucher. Se maquiller. Se faire maquiller. Se démaquiller. Le bruit que font les techniciens avant le début de la répétition. Le silence qu’ils respectent quand la répétition à commencé. Ecouter le metteur en scène. Hésiter. Angoisser. Désirer. Entrer. La claustrophilie des scènes de théâtre. La poussière. Être en lumière. Être beau. Être. Essayer. Faire. Refaire. Maitriser. Perfectionner. Jouir. Pouvoir souhaiter – à travers «un personnage» – la mort à tous ceux qui ont muselés mes instincts.

J’aime aussi ce métier car à travers lui, j’apprends énormément sur ma vie, mon entourage, mes amis. De chaque création, je tire une leçon.

 « C’est certainement le plus sain des paradis artificiels. A la fois une alternative à la réalité. A la fois une fuite. Et à la fois des retrouvailles avec la vie »

F.C : La dernière en date ?

F.C : Il n’y a pas si longtemps quand je montais une pièce, que j’écrivais un texte, que je dirigeais une équipe, tout ce qui comptait, c’était le spectacle. Le processus de création ne m’intéressait pas. Le résultat, c’est tout ce qui comptait. Avoir un véritable spectacle. Peu importe le nombre de conflits, ou de co-équipiers tombés durant la bataille.

J’ai perdu des amis, des camarades, des gens que je considérais comme des membres de ma famille, pire encore, j’ai perdu des collaborateurs talentueux. Désormais, le chemin importe autant. Mon égoïsme s’estompe. Je ne vois plus les choses de la même manière. J’ai grandi. Je me sens grandi. Ah oui ! Un autre plaisir qu’offre ce métier : les fins de journée, quand sur le chemin du retour j’ai encore le cerveau en ébullition. C’est certainement le plus sain des paradis artificiels. A la fois une alternative à la réalité. A la fois une fuite. Et à la fois des retrouvailles avec la vie.

F.C : Tu as des projets en ce moment ?

F.C : Non. Enfin si. Dans ce métier, les projets germent, très peu éclosent. Voilà ceux que je cultive : La création du Baron Pérché, un spectacle pour enfant, d’après Calvino. La reprise du Procès d’après Kafka.
L’adaptation de Don Quichotte d’après Cervantès. Les répétitions de Morphine d’après Boulghakov. La rédaction de mon premier roman d’après moi.

« J’aime me mettre en scène -comme un enfant qui ne se rend pas compte qu’il joue avec la carcasse d’un animal-« 

F.C : Don Quichotte ? Tu aimes te battre contre des moulins à vent ? C est difficile ce métier ?

F.C : C’est un combat permanent. Avec les autres. Et avec soi. Mais ce n’est pas la métaphore des moulins à vent qui m’intéresse le plus dans Don Quichotte. Déjà l’histoire, la fiction, le scénario de base du grabataire qui quitte l’endroit clos où il se meurt pour partir à l’aventure me passionne.

J’ai perdu cette année mes deux grands pères que je regrette de ne pas avoir assez connu. L’un s’est suicidé à cause de la culpabilité de certains actes commis, l’autre est mort à plus de 90 ans de vieillesse et a mené une vie exemplaire. Le fait de ne les avoir que très peu côtoyés me donne envie de leur offrir une résurrection et de les réinventer en les partageant avec le public. Ces deux messieurs sont peut-être mes deux extrêmes. Le Mal et le Bien. Celui qu’on aime voir sommeiller en nous et celui qu’il ne faut surtout pas réveiller. Jusqu’à présent mes pièces parlaient beaucoup d’emprisonnement, désormais, j’ai davantage envie de parler de liberté.

Autre thème qui me tient à cœur : le libre arbitre. Ce livre, du point de vue du héros est une véritable tragédie. C’est l’histoire d’un homme qui n’a qu’une seule passion : les romans de chevalerie. A un moment du récit, l’entourage du monomaniaque brule ses livres et murent les accès à sa bibliothèque : c’est la métaphore parfaite du monde dans lequel j’évolue. «Si tu ne te plis pas à notre façon de penser, on brulera tes rêves».

Je pense que nous arrivons au bout d’un cycle pour notre société. Elle s’essouffle. Elle se fatigue. Ses rouages vont bientôt lâcher. -Il me tarde.- C’est d’ailleurs tout le thème de Don Quichotte : quand Cervantès écrit son premier roman, l’Espagne est à bout de souffle, elle est en train de mondialiser l’école catholique depuis plusieurs siècles (des Amériques jusqu’aux Indes). Le pays coute cher non seulement en vies humaines (des armées de conquistadors partent se battre contre des peuples inconnus et disparaissent), mais aussi en or (créations de nouveaux ports, de nouveaux matériaux pour l’armée). L’espagnol moyen de cette époque, comme moi aujourd’hui, ne comprend pas ce qui lui arrive. Et puis, je veux également adapter ce roman parce que j’adore les Road Movies et que c’est un rêve d’enfant de faire ça au théâtre -malgré toute la complexité que ça implique-, heureusement, les choses complexes me passionnent.

F.C : Alors, ton ressenti après cette auto-interview ?

F.C : Cet exercice est très ludique. Je n’ai pas trente ans et j’ai l’impression d’écrire mes mémoires.
Dans ces moments là, je qualifie ma vie de «pathétique, mais drôle».
Un peu comme un sketch des Inconnus. Ou un épisode de « Strip-tease ».

 

 

+ Félicien Chauveau

www.felicienchauveau.book.fr

Julie Baquet © Art and Facts

Envie de réaliser la même performance : contactartandfacts@gmail.com

Autres articles

« »