Interview – The Tattoorialist : ode à un costume d’encre

août 19 | Interviews

Interview de Nicolas Brulez aka The Tattoorialist créateur du projet du même nom qui envahit la toile depuis juin 2012. Le concept : immortaliser une rencontre à travers des clichés de personnes tatouées dans la rue ou dans leur quotidien.

L’engouement des internautes pour ce blog a poussé son créateur à organiser un « Tour de France du tatouage ». En ce moment à Montréal, Nicolas Brulez poursuivra sa cartographie des tatoués français en septembre. En préparation également, un livre dédié en octobre, témoin de la constante question qui taraude ce passionné : «Comprendre pourquoi nous passons d’une peau nue à un étrange costume d’encre».

 

Art and Facts : décrivez-moi le projet The Tattoorialist ?

Nicolas Brulez : The Tattoorialist est un projet qui se situe à mi-chemin entre art et sociologie. Mon but est de garder intact l’authenticité du moment entre les personnes que je photographie, de ne pas tricher avec leur image, rien n’est construit à l’avance, tout est cru, la rencontre est noble.

Je veux avant toute chose que le spectateur se sente happé par le centre de l’image puis se laisse guider au fil des photos, tout comme on apprend à découvrir quelqu’un à chaque visite, tout comme on effeuille un corps. Mais le projet ne saurait être complet sans les écrits de la personne, l’un ne va pas sans l’autre. J’aime découvrir les personnes photographiées au travers de leurs mots.

 

A&F : Comment est née l’idée ?

N.B : Je venais de terminer une série sur les wannabes des défilés de mode, mon tatouage était frais, l’insomnie ne me lâchait pas, c’est alors que deux images se sont superposées sur mon plafond : celle d’un streetstyle, celle de mon tatouage.

 

A&F : Qui se « cache » derrière The Tattoorialist ?

N.B : Nicolas Brulez, photographe, (infirmier psy), première photo à 14 ans sur le vieux Zenit de mon père. Passionné d’art contemporain et de ballet, d’artisanat, des mains surtout, des yeux beaucoup, de mode. L’appareil photo me permet de regarder les gens avec insistance sans me dévoiler totalement.

Mylène, attachée de presse, directrice de prod, couteau suisse du projet, reine de l’organisation, épouse, muse. Sans elle, rien ne se ferait, passionnée d’art, de mode et de danse classique.

Voici le cœur du projet.

Mais il ne pourrait fonctionner sans nos familles, nos amis, nos « tatoués », tous les gens qui nous entourent nous aident à rendre ce projet possible. The Tattoorialist est collaboratif, c’est une famille, chaque membre compte, c’est un équilibre.

 

A&F : Comment s’organisent les sessions photos ?

N.B : Nous procédons de 2 manières : la rencontre fortuite et le point de rdv. Nous manquons de temps pour évoluer dans les rues, nous organisons des temps de shooting, les gens viennent ou ne viennent pas. Nous sommes là pour eux, nous gardons la rencontre authentique dans ce qu’elle a de sublime : l’angoisse, l’appréhension, la gène, puis le plaisir…

A&F : Depuis juin 2012, date de création du blog, le projet prend de la hauteur avec la sortie d’un livre dédié. Quelques informations à dévoiler sur son contenu ?

N.B : Nous sommes réellement surpris par l’ampleur du projet et l’engouement. Nous travaillons dur pour ça, certes, mais notre objectif est de pouvoir simplement continuer à rencontrer des gens tatoués, d’aller plus loin, de comprendre pourquoi nous passons d’une peau nue à un étrange costume d’encre.

Le livre est une ébauche des réponses aux questions que je traine toutes les nuits dans mon sommeil. J’ai voulu donner la parole aux femmes, celles qui dirigent nos vies. Une anthropologue (Elise Muller), une linguiste (Marie-Anne Paveau) et une psychologue (Eirini Rari) nous dévoilent leur pensées, leurs avis sur le tatouage. Je ne voulais pas d’un livre de photo, mais un livre, un guide, une plongée dans cet univers par la petite porte, celle des gens de tous les jours.

J’avais rêvé d’une préface différente, non par un tatoueur (trop évident), mais par une personne dont les tatouages n’ont pas empêché d’avancer, un érudit, sensible, c’est Jean Paul Cluzel, l’actuel Directeur de la réunion des musées nationaux et du Grand Palais. Il nous honore par sa présence, tout comme les 100 portraits, qui tous tournent dans ma tête chaque jour. Nous espérons que ce livre sera le premier d’une série…

A&F : Au total, depuis la création du blog, une idée du nombre de personnes shootées ?

N.B : A la fin de notre « Tour de France des Tatoués » nous en serons à 500.

500 rencontres, 500 histoires, 500 sourires, voilà pourquoi je suis heureux d’avoir créé ce projet.

 

A&F : Les tatouages et la photo deux passions pour vous, un souvenir marquant sur un de vos tatouages ?

N.B : Chacun de mes tatouages est un souvenir, tous n’ont pas de symbolisme, mais ils sont l’ancrage d’un moment fort.

J’ai une pin-up sur le bras droit, faite par Vincent Brun (Bodkin Tattoo Montréal) la veille de mon retour à Paris, après 3 semaines de shooting à Montréal. Mylène se faisait tatouer en même temps par David Choquette, c’était un instant particulier où douleur et plaisir se mêlaient, telle une communion de nos passions, un lien indéfectible entre nous tous dans le salon, sous le regard bienveillant de notre amie Dominique Bodkin.

« Le tatouage nous permet peut-être d’apprendre qui nous sommes au fond, nos limites, il est toujours un rite de passage d’un état à un autre, d’une émotion à l’autre »

 

A&F : Une anecdote sur une photo prise ?

N.B : Oui lors de notre Tour de France nous avons shooté le fils d’un homme que nous avions photographié quelques semaines auparavant. Il avait fait 2h30 de route pour venir nous rencontrer, c’était tellement touchant.

Les gens nous touchent beaucoup, ils nous nourrissent, leur gentillesse est incroyable.

Chaque shooting est gravé dans ma mémoire, certaines histoires, certains secrets…

 

A&F : Que représente le tatouage à notre époque, selon vous ?

N.B : Une réappropriation de notre société, de nos valeurs. Aujourd’hui, nous ne savons plus qui nous sommes, comment nous construire, nous sommes abreuvés d’information sans pouvoir nous en saisir. Le tatouage nous permet peut-être d’apprendre qui nous sommes au fond, nos limites, il est toujours un rite de passage d’un état à un autre, d’une émotion à l’autre.

Il est aussi, à mon sens, la seule chose qu’on ne peut pas nous retirer. La société actuelle s’effrite, s’érode, nos tatouages sont une trace indélébile, et peut-être aussi une volonté de crier notre différence assumée.

Je pourrais en parler pendant des heures tellement la richesse de ce sujet tire ses racines dans la psycho, l’anthropo, la socio…

 

A&F : Des projets à venir ?

N.B : Oui malheureusement !

Nous développons le projet dans la rue, avec des collages des tatoués que nous rencontrons, pour déstigmatiser le tatouage et pour assouvir la curiosité des gens.

Nous nous tournons de plus en plus vers la sérigraphie, nous désirons matérialiser le projet.

Après le livre, le « Tour de France des Tatoués », pourquoi pas un court métrage, une expo…

 

+ The Tattoorialist 

www.thetattoorialist.com

+ Facebook, Twitter & Instagram

 

Si vous voulez faire partie des tatoués photographiés, rendez-vous les 5 et 6 septembre à Biarritz, les 12 et 13 septembre à Marseille et les 26 et 27 septembre à Clermont Ferrand.

Julie Baquet © Art and Facts

Autres articles

« »