© Louise Markise

Interview schizophrène : la scintillante Louise Markise

avril 7 | Interviews

Couleur, humour et poésie, Louise Markise est l’une de ces personnalités rares. Un bout de femme de 25 printemps pétillante et résolument vivante. Son oxygène ? La bonne humeur et un grain de folie si précieux. « Serveuse dans les cafés, modèle vivant dans les ateliers, meilleure babysitter de la ville chez les familles », comme elle se décrit elle même, la berlinoise d’adoption respire pour la création.

Son domaine de prédilection : la photographie qu’elle distille dans un univers teinté de surréalisme poétique. Mais il n’y a pas qu’un savoir-faire chez cette demoiselle à l’esprit fertile. L’écriture est une inéluctable force. C’est donc avec joie qu’elle s’est prêtée à l’exercice de l’interview schizophrène. Un nuancier de sentiments s’offre aux regards dont les mots et les vers éclatent tels des grains de maïs. Pop corn ! L’arty-movie de Dame Louise Markise commence !

Cela fait longtemps que l’on en parle plus trop sur internet, et que pour les humains qui partagent sa vie, c’est un sujet parfois tendu, mais la demoiselle ci dessous a deux prénoms. L’un lui fut donné à sa naissance et a été celui auquel elle a répondu de très nombreuses années. L’autre était, au début, un simple pseudonyme sur internet, pour passer incognito : Louise. Louise est devenu une identité à part entière, puis un nom d’artiste, et aujourd’hui, mademoiselle ci dessous refuse que l’on utilise autres lettres pour la désigner. Pour vous en exclusivité, et parce que c’est bien trop parfait pour un exercice schyzo, Margot se joint à nous, malgré Louise, malgré tout.

Margot : Coooooucoooou, c’est moi.

Louise :

Margot : Tu ne trouves pas ça drôle ? Toi et moi sous le même toi ?

Louise : À peine. J’étais très heureuse que ce sujet ne soit plus du tout évoqué sur le net. Même maman écrit « ma Louise » sur Facebook !

Margot : C’est vrai ! Raconte, au moins, notre histoire qui est devenue un peu duelle.

Louise : J’ai créé mon premier blog il y a, j’ai l’impression, mille ans, toi-même tu sais. Peut-être 12, 13 ans. En tous cas, mon fidèle journal de bord fête dans quelques semaines sa dixième année. À l’époque, je racle mon quotidien au collège, et il est profondément impossible d’envisager de partager mes premières photos et mes écritures avec quiconque me connaissant, d’où le pseudonyme, d’où Louise. Et puis, on se construit un réseau sur internet, on rencontre des gens virtuellement, on les rencontre un jour en vrai, et ils ne savent pas que tu t’appelles – que je m’appelle Margot. Ils disent Louise, et ça me va. Ça me va vraiment bien, même ! Du coup, un jour, je me présente officiellement comme Louise et cesse de me nommer Margot.

Plus tard dans cette vie, c’est l’été, je rejoins des amis à un pique-nique, avec pleins d’inconnus. Je dis bonjour à tout le monde, serre des mains, « Salut, Antoine – Bonjour, Louise ». On mange. Il n’y a qu’un seul couteau suisse, très prisé pour couper le saucisson. L’un des humains que je viens de rencontrer cherche le fameux couteau, et une de amies que je connais depuis longtemps lui dit « C’est Margot qui l’a ! ». Il est un peu désemparé, on doit être une grosse vingtaine, mais Margot, ça ne lui dit rien du tout. Je mets quelques minutes à comprendre la situation, je lui annonce que le couteau est là, il me regarde et dit à ma pote « Mais c’est Louise… »

C’est là que j’ai percuté que toi et moi, on allait pas pouvoir faire notre vie à deux, à moins de passer notre temps à expliquer la situation, ce qui est tout simplement usant. Conclusion : je t’ai raccompagnée à la porte, remerciée de tes loyaux services, ai placardé LOUISE à côté de la sonnette.

Margot : Du coup on se regarde un peu dans le blanc de l’oeil maintenant !

Louise : Oui, bien que ce ne soit pas mon intention. Mais si je ne suis pas ferme, les humains qui disent encore Margot ne prendront jamais l’habitude de Louise et je ne m’en sortirais pas. Du coup on est, toi et moi, dans un face à face, un bras de fer, et je dois régulièrement taper du poing sur la table. Mais ça passera, c’est en train de passer. C’est déjà plus calme !

Margot : Louise, donc, était ton nom d’artiste. De quoi es-tu l’artiste ?

Louise : C’est une question qui me chiffonne depuis quelques mois. Je regarde derrière moi, et je vois tout ce que j’ai fais, en sacré pagaille et je ne sais ni par quel bout le prendre, ni quoi en faire, ni quoi en penser. Je suis une bricoleuse. Je passe mon temps à me rafistoler une existence dans laquelle je puisse être douillette, un peu plus sereine, je bulle, je me fais une bulle. De cette bulle sortent les mots et les images, partagés sur internet. Je considère mon écriture comme plus anecdotique, mais elle est tout de même fichtrement présente depuis 10 ans. Je veux dire que je n’envisage rien de sérieux avec les mots. Alors que la photographie, même si je ne l’envisage pas sérieusement du tout, je l’assume, dirons-nous. Du coup, quand on me demande, je dis que je suis photographe. Même si ce n’est pas un état de tous-les-jours.

Margot : Pas tous les jours ? Quand, alors ?

Louise : J’ai l’impression d’avoir trop répondu à cette question, ne tournons pas en rond. Suivante !

Margot : Que fais-tu, alors, tous les jours ?

Louise : Ça dépend. Hier j’ai envoyé une culotte par la poste, je n’avais encore jamais fait ça.

Margot : Non ? Laquelle ? Raconte !

Louise : Je ne dirais pas laquelle. Elle seule sait. Il y a six ans, je tombais sur un très joli mais surtout très poétique photomaton, où un monsieur s’apprêtait à aller décrocher la lune dans un ciel étoilé. Je tombais en amour et suppliais le site internet qui hébergeait l’image de lui transmettre un message. Quelques jours plus tard, il m’écrivait un mail. Depuis, quelques conversations ont parsemé les années, mais on ne s’est jamais rencontrés. Il y a deux jours, il faisait allusion à une culotte sur une de mes photos, j’ai signalé que je n’avais jamais fait l’expérience d’en poster une, il a répondu qu’il n’en avait jamais reçue non plus. J’ai ouvert le tiroir de la commode et elle était là, toute fraîche sentant la lessive. Je l’ai mise dans une enveloppe. Il faut une première fois à tout.

Margot : T’es folle !

Louise : À peine.

Margot : T’en as d’autres des histoires comme ça ?

Louise : Pleins, à une époque c’était même trop, je me suis calmée. Je passais mon temps à laisser des mots aux gens dans la rue, à écrire à la craie sur les trottoirs, aux feutres sur les fenêtres, à faire des épistolaires complètement cramés de la tête et à tomber amoureuse tous les deux jours. Je me suis calmée parce que ça devient vite extrême, quand on met un peu de poésie de folie et de fantaisie dans la communication, les gens s’emballent et sur-interprètent un geste qui ne se voulait pas si grand. Soit ils prennent peur et tu les perds, soit ils ont un coup de foudre et t’es bien emberdouillée. Je suis désormais un peu plus prudente. Et puis c’était trop d’adrénaline, mon coeur de vieille ne supporte plus autant de pression. Mais je ne regrette rien, j’ai vécu des trucs terriblement beaux, merci les gens.

(Margot, pensive)

Margot : Dis, tout de même. Cul-cul-cul-culotte. Tout le monde a vu ton cul, ça ne te dérange pas ?

Louise : Oh-oh-oh, on se la joue provoc’ ? Ça ne me dérange pas le moins du monde, très chère. Mademoiselle évoque ici avec subtilité ce dont je n’ai pas parlé plus haut : 98% de mes photos sont des autoportraits, et on m’y voie très souvent nue.

Margot : Ça ne te dérange pas de penser que des garçons se touchent peut-être la nouille en… ?

Louise : Pourquoi faudrait-il toujours que ce soit des garçons ? On parle de ce que tu fais derrière ton écran d’ordinateur ?

(Et bim !)

Margot : …

Louise : Ça t’apprendra à faire la maline et à jouer aux remarques dans les pâquerettes. Mais puisque tu endosses un rôle qui malheureusement, existe, disons-le : que chacun fasse ce qu’il veut, je m’en fiche. Si tout le monde est heureux, tant mieux. Tant qu’on reste à sa place, ça me va. Il se trouve qu’en plus de m’auto-interviewer, je me mets en scène. Avec ce que j’ai dans mes placards de robes et de couleurs, avec ce que j’ai de corps en peau-plis-poils. J’ai perdu toute pudeur dans l’image, avec les années. Parfois, je pense que certains y ont un peu trop cru et ont eu l’impression d’avoir accès à l’intime; je le redis : c’est une création artistique. Peu importe le nombre de centimètres de carrés de toi que tu investis dans ton travail, ce n’est jamais toi. L’humain est à deviner à travers, jamais à connaitre.

(Un moment passe) (Chacune vaque à ses occupations) (Louise rit)

Margot : Pourquoi tu ris ?

Louise : Je viens de retomber sur un commentaire que l’on m’a écrit en 2009. Je cite  » Tu n’aurais pas du cacher ta poitrine sur la photo. C’est un geste que tu répètes et qui fait que tes bras sont souvent là juste pour cacher. C’est normal mais j’aimerai tellement que les gens puissent penser qu’un sein est comme un genoux au final et alors je crois que tu serais 100 fois plus libre.  » Je ne sais pas si la demoiselle qui m’a écrit ces mots me suit toujours, mais on peut dire que je suis allée en son sens ! Ce qui est génial, c’est d’imaginer qu’elle n’aimerait peut-être pas du tout l’évolution de mes images.

Margot : C’est vrai que je ne l’imaginerai pas t’applaudir aujourd’hui. Mais qui sait. 

(Louise va se chercher un morceau de chocolat dans la cuisine)

Margot : Dis gamine, tu t’es encore vautrée dans les mots.

Louise : Oui.

Margot : On arrête là, ici ?

Louise : Carrément ! C’est dimanche soir, j’ai mal au ventre, viens on va dormir.

(Louise monte à l’escabeau et va se creuser un nid dans les couettes)

(On entend Margot, éteignant la lumière, marmonner dans le couloir)

Margot : Lou & Mgot, demoiselles schizophrènes et sans respect pour la chute d’un texte…

+ Louise Markise

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Julie Baquet © Art and Facts

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