Malou Moreau

Interview – Malou Moreau : photo-thérapie de l’individu

novembre 5 | +, Interviews, Photographie

Interloquer, interpeler, susciter une émotion, voici ce qui se dégage des photographies de Malou Moreau. Dans un perpétuel questionnement, l’artiste dompte la femme, l’individu et ses problématiques.

Sociologique, psychologique, symbolique, il multiplie les sens de lecture de ses tableaux photographiques à travers le corps. Au delà d’une maitrise esthétique, Malou dévoile surtout une grande sensibilité dans ses images dont le cheval de bataille du moment est la thématique de l’animalité. Interview.

 

Art and Facts : Votre première rencontre avec l’art ? 

Malou Moreau : Ce serait les premières notes de musique que j’ai entendu. Le jazz… Coltrane… Quand j’ai compris que l’art, c’était l’abstrait, l’immatériel qui créé l’émotion en soi. Ma première rencontre avec l’art fut donc la musique. C’est mon premier mode d’expression. Coltrane, Lynch, Newton, voila mes premières rencontres.

A&F : Comment êtes vous venu à la photographie ?

M.M : Mon père m’a offert mon premier reflex. Au début, cet appareil était réservé au reportage : les voyages, les paysages et la rencontre avec la mère de ma fille. Elle a fait naitre cette envie de «peindre» des tableaux photographiques avec cet outil.

J’ai toujours rêvé de peindre des scènes. Cet appareil photo allait remplacer les scènes et les images que j’ai de l’humain. La photo a toujours été dans ma vie. La musique ne me permettait pas de m’intéresser vraiment à ce qui me passionne : l’humanité. Je suis venu à la photo par mon attrait pour l’humanité et sa problématique : l’individu.

A&F : Qu’est ce qui a déclenché la pratique de la photographie telle que vous la pratiquez aujourd’hui ?

M.M : À la naissance de ma fille, j’ai assisté à la mutation de la féminité engendrée par le fait de donner la vie. Cela m’a intrigué sur une partie de l’humanité : la femme. J’ai eu envie de témoigner de ça. Mes premières photos scénographiées en sont inspirées. Il y a une forme de violence dans le fait de donner la vie.

A&F : La femme est centrale dans votre travail. Pourquoi ?

M.M : Parce que je suis un homme et que me rapprocher de la problématique féminine qui est «étrangère» me permet de comprendre et de témoigner de «la naissance du monde». Elle est dénuée de logique à mon sens avec ces parties animales qui me semblent beaucoup plus développées. Elle m’inspire car elle m’intrigue et la photo permet une approche désexualisée du monde féminin.

A&F : Justement les femmes sont nues, ce qui vous intéresse est la thématique du corps, pouvez-vous développer ?

M.M : En dehors de l’esthétique du «nu», nu, on ne triche pas et la mise en confiance, le positionnement que j’ai face à cela… «Artiste» et non « homme», le regard que je pose, me permet d’entrer dans ce monde féminin, de manière neutre. Aussi parce qu’un homme aura beaucoup de difficultés à se livrer et se mettre à nu devant un autre homme, à mon grand regret d’ailleurs. Entre homme, il y a facilement un rapport de force. La seule force qui peut habiter un homme et une femme est le désir. Dans un cadre photographique, lorsqu’on cadre une ambiance de travail, lorsqu’il n’est plus question d’opposition de force, on arrive à l’intime, où il n’y a plus d’enjeux, et la liberté de créer.

A&F : Comment se passe votre processus créatif et vos séances photo ?

M.M : J’observe l’humain, selon plusieurs axes : émotionnel, sexuel, spirituel, social, psychanalytique et j’ai comme des listes qui me viennent en tête, des scènes, des symboles. Ensuite, une rencontre, une histoire, un visage, un mouvement, me donne envie d’inclure un modèle. Mais le modèle doit lui aussi s’y retrouver, il doit se sentir concerné, parce que lors de la prise de vue, ce qui est intéressant c’est ce que l’on ne peut prévoir. C’est ce que j’essaie de provoquer : la bonne personne, dans la bonne scène au bon moment.

Il y a l’avant : les notes, les idées. Le pendant : le modèle n’est pas un objet inerte, c’est un humain, et pour qu’une image «parle», on ne triche pas avec l’humain. Il doit être là, je pose le cadre et le modèle y a toute sa liberté d’expression. Cette «justesse» est importante dans la prise de vue.

Enfin, il y a l’après : pour moi, une image est le résultat d’un travail amont, qui doit continuer d’exister en chacun de nous, sans que l’on ne sache vraiment pourquoi. Comme un film de Lynch qui nous met mal à l’aise, sans qu’on ne sache pourquoi. C’est le but de mon travail : que les images continuent de vivre, que chacun les fassent vivre en soi…

 « Le monde «moderne», «analytique» nous a éloigné du monde animal, de notre instinct le plus profond, de cette simplicité archaïque. On devient des étrangers à soi-même, de plus en plus complexes, individuellement et socialement ».

A&F : Votre position sur la retouche numérique ?

M.M : J’utilise les mêmes techniques qu’en argentique : je masque, je retouche les couleurs, mais je n’ajoute pas de choses, ou ne modifie pas ce qui existe, tout se fait à la prise de vue.

A&F : Quelques mots sur l’art-thérapie que vous pratiquez ?

M.M : J’ai beaucoup utilisé ce processus en sublimant la problématique psychologique. L’art thérapie a un but de bien-être, dans mon travail personnel.

Au cours de mes nombreuses séances photo, où j’ai pris beaucoup de temps pour créer une relation de confiance avec mes modèles, je me suis rendu compte que la symbolisation des «maux» de l’esprit avait un côté libérateur. J’ai donc travaillé sur un concept créatif, très structuré, dans le but, de rendre «beau» et de sublimer les problématiques humaines, sans la prétention de guérir, mais d’aborder sa souffrance avec plus de sérénité, de pouvoir la regarder, et de pouvoir même en faire une œuvre.

A&F : Sur quelles thématiques travaillez-vous en ce moment ?

M.M : En ce moment, ce qui m’habite, ce sont nos parts animales. Le monde «moderne», «analytique» nous a éloigné du monde animal, de notre instinct le plus profond, de cette simplicité archaïque. On devient des étrangers à soi-même, de plus en plus complexes, individuellement et socialement.

A&F : Des projets à venir ?

M.M : La série sur l’animalité va continuer. J’ai également un projet qui donnera un regard différent et plus doux sur le lieu commun de la femme islamique vue de l’occident. J’ai enfin une exposition à venir en décembre à Nice à la galerie d’art du Centre Culturel Saint-Pierre d’Arène.

 

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Julie Baquet © Art and Facts

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