La grande expo : Niki de Saint Phalle, le docu !

septembre 19 | Interviews

Niki de Saint Phalle, la « Nana » enragée est à l’honneur jusqu’en février 2015 au Grand Palais à Paris pour une extraordinaire rétrospective rassemblant près de 250 œuvres.

La vie singulière de cette peintre, sculptrice, réalisatrice et architecte sera diffusée sur Paris Première ce samedi 20 septembre. Un documentaire signé Yoan Zerbit, réalisateur indépendant, qui a créé pour l’agence de production audiovisuelle Let’s Pix un 60 minutes totalement captivant intitulé « Niki de Saint Phalle, le roman d’une femme libre ». Interview du talentueux réalisateur pour Art and Facts. Il nous livre quelques secrets de tournage et bribes de vies de l’artiste hors du commun que fut l’incroyable Niki.

 

Art and Facts : Niki de Saint Phalle sera à l’honneur au Grand Palais jusqu’au 2 février 2015. Vous avez réalisé un documentaire de 60 min qui sera diffusé sur Paris Première le 20 septembre à 18h45 et rediffusé le 24 septembre à 00h30. Etait-ce cette grande exposition à venir qui vous a donné l’envie de réaliser ce documentaire ?

Yoan Zerbit Oui, bien sûr. En fait, le documentaire s’inscrit dans une collection, la Grande Expo, qui existe depuis un an. Avec cette idée de documentaires sur l’art, les producteurs – Pauline Cathala et Nicolas Valode – voulaient suivre le rythme des grands évènements culturels de l’année et imaginer une manière différente de raconter le parcours de grands artistes.

C’est un peu une façon de profiter de la médiatisation qui entoure ces grandes expos. Sans cela, il n’est malheureusement pas toujours facile de financer et de montrer des documentaires, et encore moins des documentaires sur l’art. Paris Première a eu le courage de se lancer là-dedans, ils soutiennent à fond cette émission et on s’éclate à la faire.

Pour revenir sur Niki de Saint Phalle, il y a un an nous avions interviewé la commissaire de l’exposition, Camille Morineau, au sujet d’un film sur Roy Lichtenstein. On avait appris qu’elle préparait une exposition exceptionnelle sur Niki et ça nous a paru une occasion à ne pas louper pour essayer de raconter l’histoire incroyable de cette artiste.

A&F : En quoi la vie de Niki de Saint Phalle est-elle singulière ?

Y.Z : On dirait carrément un personnage de roman ! Elle vient d’une très ancienne aristocratie française, a grandit dans des châteaux familiaux puis déménagé à New York. Pendant toute son adolescence, elle cache un lourd secret – elle racontera bien plus tard avoir été violée par son père quand elle avait onze ans – et finit par être prise d’une crise de folieà 23 ans. Elle est enfermée à l’asile et manque de se suicider. C’est là qu’elle comprend que seul l’art peut la sauver.

En quelques années, elle devient une des artistes les plus radicales de son temps. De la performance à la peinture en passant par la sculpture, le cinéma et même l’architecture : elle a tout fait. Si l’on rajoute à ça, le couple glamour qu’elle formait avec Jean Tinguely, ça fait presque trop.

Mais il faut regarder au-delà de ce récit de vie incroyable. Ce qui est surtout renversant, c’est la capacité qu’elle a eu à utiliser son passé douloureux et ses tourments intérieurs et d’en dégager une œuvre universelle. Une œuvre au premier abord très lisible et ludique mais qui s’avère complexe, quasiment philosophique.

C’était une artiste qui mettait en avant l’aspect autobiographique de ses œuvres pour mieux avancer des thèses féministes qui préfigurent les évolutions sociales des années 60 et 70. Avec son travail iconique, en évolution constante, elle dessine les portraits de femmes complexes, puissantes et créatives. Des représentations bien loin des images aseptisées que l’on pouvait voir à l’époque.

 « J’ai découvert une œuvre réellement hors-norme. Entre architecture, paysage, lieu de médiation et de poésie, c’est vraiment un chef d’œuvre »

A&F : Le documentaire est à la fois intéressant, pointu et accessible. Le lien constant entre son œuvre et le vécu de l’artiste est prépondérant. Pourquoi avoir choisi ce traitement d’information ?

Y.Z : Déjà, il me semble que tout documentaire, pas seulement sur l’art, doit être abordé avec un souci constant d’humilité devant l’histoire racontée. J’espère que ce documentaire est intéressant, si c’est le cas, c’est avant tout parce que l’œuvre de Niki de Saint Phalle l’est.

Au-delà de ça, dès le départ de la collection La Grande Expo, je me suis retrouvé dans l’envie des producteurs d’envisager ces documentaires comme un récit captivant mais toujours avec le souci de rester poétique. De partir du particulier pour mieux appréhender l’universel. En clair, si l’histoire est bien racontée, le spectateur est plus à même de s’immerger dans les œuvres qu’on lui montre.

Une façon de documenter l’art qui collait bien évidemment parfaitement avec Niki de Saint Phalle au regard de son histoire. Et puis, honnêtement, les documentaires abscons, presque scientifiques et réservés aux connaisseurs, ça m’ennuie un peu.

Encore une fois, il me semble que le documentaire est vraiment l’école de l’humilité et qu’il est souvent beaucoup plus difficile de faire simple que de s’éterniser une plombe sur des images mystérieuses sans même se demander si le spectateur comprend ou ressent quelque chose devant son écran.

 

A&F : Qu’avez vous appris sur Niki de Saint Phalle en réalisant ce reportage que vous ne saviez pas auparavant ?

Y.Z : A vrai dire, sur son travail je connaissais principalement la partie la plus visible : les Nanas et certains Tirs que j’avais découvert à Pompidou, au Mamac et au Stedelijk Museum à Amsterdam. Je n’avais jamais vu ses Mariées ou ses Accouchements (des œuvres d’une puissance rare qui vont surement être complètement redécouvertes au Grand Palais) et je n’avais jamais visité le Jardin des Tarots parce que c’est quand même bien paumé au fin fond de la Toscane ! Là, j’ai découvert une œuvre réellement hors-norme. Entre architecture, paysage, lieu de médiation et de poésie, c’est vraiment un chef d’œuvre.

Et sur sa vie, je ne connaissais pas grand chose. J’ai tout appris avec les personnes rencontrées pour la réalisation du film. Il y a Bloum Cardenas, la petite-fille de Niki de Saint Phalle, qui était très proche de sa grand-mère et parle tellement bien de ses œuvres. Et bien sûr, Catherine Francblin qui a écrit une biographie référence que je conseille à tous.

A&F : S’imprégner d’un tel personnage artistique devient-il omniprésent dans votre esprit ? Peut-on dire que vous voyez en ce moment la vie en Niki ?

Y.Z : C’est surtout la réalisation du doc qui m’obsède en fait. Parce que Niki de Saint Phalle avait un univers bien à elle. Et puis, je suis un homme et pas vraiment aristo, donc je me sens un peu loin de ses préoccupations de l’époque.

J’ai plutôt eu une admiration de plus en plus grandissante pour sa modernité et sa philosophie de vie. Quand on y pense, son féminisme était très en avance sur son temps par exemple. Elle était un peu en décalage avec les féministes des années 70s. Elle se sentirait surement beaucoup à l’aise avec les femmes de maintenant qui luttent contre notre société patriarcale de manière plus joyeuse, avec des happenings parfois marrants et sans renier leur féminité. Peut-être même qu’elle serait une Femen !

A&F : Des secrets de tournage ànous dévoiler ?

Y.Z : Les archives en couleur des Tirs de Niki – des performances publiques où elle tirait à la carabine sur des plâtres renfermant des poches de couleur – ne sont pas si courantes. Il y en a, car elle était assez médiatique au début des sixties, mais elles étaient trop chères pour notre budget ou bien les détenteurs des droits étaient introuvables.

Et je voulais vraiment voir ces poches de peinture qui explosent. Alors, j’ai décidé de réutiliser la technique de Niki. Sur une planche, on a posé des poches de peinture et recouvert le tout de plâtre. On a fait ça au milieu des bureaux de Let’s Pix, la boite de prod, c’était un peu incongru. J’ai emprunté une carabine à plomb – c’était un peu chaud de faire ça au 22 long rifle comme elle – et on a braqué trois caméras sur la planche avant de tirer dessus. C’était assez excitant de voir si ça allait marcher.

Les explosions de peinture ne rendaient finalement pas si mal à l’image, mais ça faisait un peu trop « reconstitution ». Au final, au montage, nous avons utilisé quelques images en insistant sur de gros plans sur la peinture qui coule, se mélange et commence à dessiner des formes. C’est ce moment qui m’a fait comprendre le pied que devaient prendre les spectateurs à regarder Niki tirer et la peinture se faire devant leurs yeux.

A&F : Quels sont vos futurs projets de réalisation ?

Y.Z : Les prochains docs Grande Expo sont assez excitants : Picasso, Jeff Koons, Rembrandt et un qui m’intrigue sur la BD. Du lourd, mais sans moi, car j’ai un peu envie de changement. Je commence un documentaire sur Jordan Belfort – le personnage qui a inspiré Le Loup de Wall Street au cinéma – un autre artiste dans son genre.

A&F : En quelques mots, votre parcours professionnel ?

Y.Z J’étais monteur et j’ai travaillé un peu partout à la télé depuis une petite dizaine d’année. Sport, reportage, divertissement, investigation, quelques court-métrages aussi, j’ai monté un peu de tout. Depuis que je travaille assez régulièrement avec la société de prod Let’s Pix, j’ai pu commencer à toucher à la réalisation. J’ai d’abord fait un web-doc pour France Télévision, ensuite, comme j’étais dans les murs au départ de La Grande Expo, j’ai réalisé le troisième numéro de la collection sur Philippe Parreno au Palais de Tokyo. D’autres documentaires ont suivi et depuis je continue à m’éclater : j’ai maintenant une assistante que je peux martyriser et un attaché-case qui fait sérieux. Il ne me manque qu’une Rolex et j’aurai enfin réussi ma vie !

 

 

Julie Baquet © Art and Facts

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