Stéphanie Lobry : métaphore filée

janvier 30 | Interviews

Matière première : la laine. Mode opératoire : le crochet. L’artiste niçoise Stéphanie Lobry file frénétiquement son art avec pour leitmotiv : le féminisme. 

Institutrice quand elle n’est pas au pigeonnier, lieu où elle crée et expose ses œuvres, Stéphanie Lobry accroche l’œil au crochet avec son cœur. Ledit, intitulé 1,8 mètre cube, « parce c’est la taille qu’il fait », gît dans la pièce, au milieu d’une foule d’organes éparpillés, partageant ce petit espace avec les pelotes de laine et les aiguilles.

Pourquoi le crochet ? Cigarette roulée au bec, elle passe une main nonchalante dans ses blonds cheveux en bataille. Elle songe… « Cette pratique aussi ancestrale soit-elle, prend des allures féministes quand elle est détournée de son utilisation pour se mettre au service de l’art. » Car c’est bien avec une volonté libératrice et féministe qu’elle s’est lancée il y a maintenant sept ans : « J’ai toujours été très créative et un peu hyper active pourtant le seul compliment que je pouvais espérer c’était d’être une bonne mère de famille… J’en ai eu marre. » Réduite une fois de trop au statut de BMF, Stéphanie Lobry « pète les plombs » et organise une première exposition.

Alors que les curieux s’aventurent dans ses appartements, elle les reçoit en nuisette, repassant chemise après chemise, la main collée à son fer. Et si l’on prête attention à l’ensemble de fils rouges qui l’entourent et parcourent son salon, on s’aperçoit qu’ils forment, en fait, un pistolet. « J’ai voulu détourner les objets du quotidien. » Elle se munie dès lors d’aiguilles et de laines. Non, pas pour tricoter des écharpes à ses filles en bonne femme d’intérieur, mais plutôt pour redécouvrir l’intérieur de la femme, puis de l’humain en général.

Rencontre logique. La crocheteuse compulsive se souvient avoir longtemps hésité entre la science et l’art : « Quand j’ai commencé mes études en biologie moléculaire, ma mère m’a demandé si j’étais sûre de ne pas vouloir plutôt faire les Beaux-Arts. » Alors autant entreprendre une reconversion qui pourrait lier ses passions et ses connaissances. Dans sa démarche artistique, elle revient donc à la genèse de la création, qui commence avec des cellules. Elle commence avec un petit crâne « tout de suite parti en galerie », puis dissèque et reprend toutes les parties du corps. Du neurone au pied. Du sexe aux poumons.

Une Ariane des temps modernes

En balayant du regard son atelier, elle s’arrête sur le cœur, « c’était un projet participatif que j’ai crée peu après Charlie. » Surement une façon de re-fédérer les gens, de renouer les liens, « tout le monde en avait besoin. » L’artiste lance alors un appel sur les réseaux sociaux, tous les participants verront leur nom affiché au bas de l’oeuvre. En quelques semaines, elle reçoit 763 pelotes de laines, provenant de plus de 120 donneurs, dispersés au quatre coins du monde, de Paris à Nouméa, en passant par le Chili, la Belgique ou la Grèce. Succès fulgurant. Travail titanesque en perspective. Il lui faut près d’un mois pour trier les tissus et constituer une pelote de plus de 40 kilos. Quant au crochet… 45 jours nécessaires à la réalisation de l’organe démesuré. « Les aiguilles étaient énormes et la pelote pesait une tonne ! Je ne pouvais pas faire plus de cinq nœuds sans être épuisée. »

Une technique épuisante donc et laborieuse que la « quinqua » ne compte pas  abandonner de si tôt: « J’ai l’impression que je ne suis vraiment qu’au tout début, j’ai encore beaucoup de choses à dire. » Sorte d’Ariane des temps modernes. Elle semble avoir trouvé sa voie grâce au fil et regorge d’idées pour exprimer son engagement. Inquiète au sujet de ses consœurs qui voient leur émancipation parfois en péril, cette tricoteuse ne manque pas d’accrocher un soupçon de conviction à ses œuvres. On se souvient notamment de cette représentation qu’elle avait donnée au Théâtre National de Nice, en mai dernier, enfermée dans une combinaison intégrale tricotée comme dans sa condition féminine, attendant qu’on tire sur les fils pendants pour la délivrer. Une cause qui lui tient à cœur, une métaphore filée sur l’ensemble de ses créations.

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Marine de Rocquigny © Art and Facts

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